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L'autre rive,

  • À propos
  • (1) Façade du bâtiment principal de l’université de Freiburg où se déroulait la majorité de mes cours. A l’intérieur également, la bibliothèque de philosophie

    (2) La (grande) BU tout en verre en face du bâtiment principal.

    (3) La rue de l’Université avec les cafés, et à gauche (4) l’institut de langue où j’ai reçu mes cours d’allemand.
    (5) Vu sur un Bächle (à sec) dans une des rues du centre-ville (presque entièrement pavé et piéton)

    quelques photos

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    Août 27
  • Je finis L’Autre Rive aujourd’hui.

    Mon Erasmus se confond largement avec son écriture. Cette écriture a parfois pu se substituer au voyage lui-même. Maintenant, le contrat que je m’étais fixé est rempli. J’ai écrit régulièrement. Toutefois, j’ai éprouvé une grande difficulté à raconter à la première personne : qu’est-ce qui relève véritablement de la sphère privée, qu’est-ce qui demeure intéressant à évoquer ? Je n’ai pas trouvé la réponse pour le moment, et je la laisse donc ouverte pour de prochaines interventions, où, j’imagine, je continuerai de me débattre avec la difficulté d’écrire à partir de moi sans me mettre au centre, comme ce fut trop souvent le cas ici.

    Que cherchait à faire L’Autre Rive ? Sûrement à saisir les premiers mois d’une transition d’un côté à l’autre du Rhin. Une transition qui, au moment où j’écris, est loin d’être achevée. Elle est d’abord culturelle et linguistique : découvrir un nouveau pays et une nouvelle langue. Elle est aussi personnelle et biographique, puisqu’elle remet en cause certains repères que je m’étais forgés en France. Et peut-être est-elle aussi une transition vers une vie plus pleinement adulte, maintenant que j’envisage plus précisément ce que je souhaite faire professionnellement et la voie que je veux prendre, c’est-à-dire continuer en master vers le professorat.

    Je laisse donc aux hésitations du moment le témoignage d’une découverte non pas « de soi », mais d’une direction consciente, d’une période à la fois de rupture et de continuité avec ma vie clermontoise. J’aurai l’occasion de prolonger ailleurs la réflexion sur mon passage. Je ne trouve en effet plus grand-chose à dire sous ce format, dont le résultat ne me satisfait pas entièrement.

    J’ai découvert le format du blog et j’en envisage à présent les possibilités, que L’Autre Rive ne peut plus contenir. Je ne désire pas faire un blog de voyage, sinon dans son sens métaphorique. J’envisage ainsi, dans le courant de l’année, la création non pas d’un blog de voyage, mais d’un véritable blog personnel plus durable, dont les matériaux seront plus diversifiés : morceaux de journaux, poésies, fragments, essais, entre autres… Un véritable atelier d’écriture. Je cherche à la fois quelque chose de plus personnel dans le fond, et de moins personnel dans la forme.

    L’Autre Rive est un moment de ce cheminement, la première tentative pour moi d’écrire publiquement sur mon vécu. Son mérite est de m’avoir donné le goût de continuer, en un autre temps et en un autre lieu.

    Désormais, je vais m’installer à Hambourg et commencer une nouvelle année, y préparer diligemment mon master parisien, dont j’appréhende déjà la difficulté.

    À bientôt,

    Adam

    Post-scriptum

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    Août 20
  • Bulimielernen est un mot allemand qui se traduit littéralement en français par « apprentissage boulimique ». Avoir un mot pour désigner une pratique si spécifique est assez typique de la langue allemande, qui aime former des termes par contraction de deux autres (ici Bulimie et lernen). L’université allemande, selon les Allemands, encouragerait le bachotage de dernière minute pour le vomir sur une copie… puis tout oublier.

    Pour tout vous dire, mon Bulimielernen a déjà commencé, mais il n’a à mon avis rien à voir avec notre bachotage très français. S’il est bien possible que, dans certaines matières, on ingurgite bêtement et méchamment des connaissances, des deux côtés de la frontière, ce n’est pas mon expérience de la philosophie en Allemagne : plus qu’une masse de connaissances à ingurgiter, j’ai une masse de rendus à produire pour la fin du semestre.

    Certains ont peut-être de l’université allemande l’image d’une institution travailleuse, ordonnée, assez stricte, et pour ainsi dire d’une discipline très prussienne, à l’image de nombreux autres clichés sur l’Allemagne. Ce n’est pourtant clairement pas la manière de fonctionner de l’université de Freiburg. Personne ne vérifie que vous avez fait vos lectures, personne ne vous rappelle vos échéances, personne ne vous dit comment organiser votre travail. Cette liberté a cependant son revers : elle exige de s’autodiscipliner. Il est vrai que cette autonomie et cette autodiscipline existent aussi en France, mais, de mon expérience, elles prennent une forme différente : il s’agit en réalité de deux cultures universitaires qui, sans être deux mondes opposés, ne se recoupent quand même pas totalement.

    La France, je crois, possède une grande tradition de concours. La capacité des étudiants à organiser leurs connaissances se travaille et s’évalue à travers des exercices à la forme très normée : dissertation, commentaire, explication de texte. En somme, des devoirs sur table où, en un temps limité, l’étudiant doit produire une réflexion personnelle et argumentée sur un sujet donné. Cette culture universitaire apprend à travailler sous pression, dans un environnement contraint et avec des ressources limitées. L’autonomie y est évaluée, et la discipline qui en est le revers se manifeste dans la capacité de l’étudiant à organiser sa pensée sur une feuille A4 et à remobiliser des connaissances que l’on espère précises et variées. Ce qui est valorisé est donc davantage le résultat d’une performance unique, dans le cadre d’une méthodologie codifiée.

    Ici, j’ai bien eu ce qu’on appelle un Klausur d’une heure et demie, c’est-à-dire une restitution de connaissances, pour moi sur Emmanuel Levinas. Les Allemands ignorent, je crois, presque totalement la dissertation et le commentaire sur table. Le reste est affaire de devoirs maison à rendre à échéance : protocoles de cours, Hausarbeiten — de véritables dissertations pouvant aller jusqu’au mini-mémoire — ou encore un blog pour mon séminaire, dont seule l’introduction était évaluée après la publication de tous les articles. Les Vorlesungen correspondent grossièrement à nos cours magistraux, tandis que les Seminare ressemblent davantage à des travaux dirigés, mais reposent beaucoup plus sur la discussion. J’ai également suivi un tutorat consacré à Levinas, où il ne s’agissait pas tant de produire une interprétation originale que d’apprendre à lire un texte ligne à ligne, avec précision. Pour donner une image, c’est un peu comme si l’on avait un ou deux partiels de restitution des connaissances, auxquels s’ajoutaient plusieurs travaux de recherche à rendre avant la fin du semestre.

    La pédagogie diffère également. J’ai trouvé une université qui fait beaucoup plus confiance à ses étudiants. Les discussions entre étudiants occupent une place importante et le professeur n’est pas toujours la référence centrale. Chacun compose librement son programme de cours, peut assister en auditeur libre, s’inscrire à un enseignement sans nécessairement passer l’examen correspondant. La présence n’est contrôlée que dans certains séminaires, jamais en Vorlesung. Cette liberté est réelle ; elle implique en retour une certaine dose de responsabilité.

    Au final, il me semble que l’université allemande cherche moins à former des étudiants capables de réussir un examen qu’à les initier progressivement aux pratiques de la recherche : construire une bibliographie, faire référence à ses sources, problématiser, utiliser des citations. En somme, il faut passer du temps à lire ! Cette culture universitaire laisse donc à ses étudiants un maximum de liberté, au risque de les laisser quelque peu dans la nature, sous stress, avec des échéances mal anticipées. Il ne faut donc pas sous-estimer la quantité de travail nécessaire pour produire un volume de travail assez conséquent.

    Mon Bulimielernen

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    Juil 18
  • Je me pose la question : à quel point notre attache à un lieu est-elle façonnée par la durée d’un séjour ? Ou autrement dit : mettons-nous moins d’énergie à habiter un lieu dès lors que l’on sait le séjour seulement temporaire, et donc notre attache plus ténue ? Je me pose cette question puisque je prépare déjà mon installation à Hambourg pour septembre, et je regarde rétrospectivement comment ma trajectoire influence ma manière d’habiter.

    Comme je vais rester neuf mois là-bas et non quatre comme ici, je soupçonne que Fribourg m’est apparue progressivement comme une étape dans mon séjour allemand. Fribourg, sans d’abord que je m’en aperçoive, a pris graduellement la forme d’un espace de transition. J’ai songé à cela quand je décidais finalement de ne pas tant décorer mon appartement : ce serait investir dans un lieu que finalement, je quitterai bientôt : c’est d’ailleurs d’autant plus vrai au fur et à mesure que je me rapproche de la fin !

    Mais cette question est sûrement plus large que moi, au point qu’elle me paraît appeler cette hypothèse de la durée du séjour. Je la crois suffisamment solide grâce à mon expérience et aux récits d’Erasmus que j’ai pu lire sur Internet. Nous sommes dans un rapport aux lieux beaucoup plus glissant. Est-il véritablement évitable, pour un étudiant qui s’investit dans un Erasmus, et a fortiori dans l’écriture d’un blog de voyage, de ne pas tomber dans le tourisme universitaire sans chercher à vivre une véritable expérience d’expatriation, et à la penser en même temps qu’il la vit ?

    Le temps joue contre nous, et tant est à voir et à faire qu’on n’a plus l’occasion d’y songer. Pareillement, toutes nos hypothèses sur le pays d’accueil, en deçà d’un an à vivre dans ce pays, nous devons les tenir avec beaucoup de prudence, et même au-delà. Connaître un pays et ses habitants est assurément l’affaire d’une vie. Nous connaissons-nous nous-mêmes, nous autres Français ? Difficilement lorsque nous restons chez nous ! L’étudiant expatrié possède, vis-à-vis des locaux, l’avantage de s’étonner plus facilement de ce qu’il voit. L’étonnement est cette chose, sûrement, qui décentre le regard et ouvre des questionnements.

    Je crois quand même que, même si on ne dispose pas de ce temps nécessaire pour s’enraciner dans un lieu et le dire pleinement « le sien » en quatre mois, on peut tout de même se le rendre habitable. Quelques habitudes, me concernant : monter jusqu’à la place d’armes du Schlossberg, travailler dans les cafés proches de l’université, prendre le tram et y écrire quelques phrases de journal, voir du monde principalement le samedi en allant boire un verre de vin à l’Alte Wache, manger un peu plus tôt que d’ordinaire et pas mal de pain, préparer minutieusement mes textes pour le séminaire, le lait d’avoine dans le café, le Lidl du coin, la supérette près de la Hauptbahnhof.

    On se reconfigure malgré tout un espace et des rituels qui ne sont pas complètement les nôtres, mais pas tout à fait étrangers non plus, car on finit par connaître un petit bout de la ville et quelques lieux où l’on a pris ses quartiers. Pareillement, concernant nos rituels ou nos habitudes, ils sont transformés par le nouveau cadre de vie. Je ne doute pas qu’il en sera de même à Hambourg. À l’arrivée, sans affirmer qu’on est entièrement différent, on n’est quand même plus tout à fait le même qu’au départ. On a fait preuve d’une certaine adaptation pour s’aménager un rythme de vie qui nous convient.

    Tout de même, je ne doute pas que le séjour soit trop court pour tirer de quelconques conclusions sur l’Allemagne, et trop court également pour se sentir Fribourgeois ou Badois. Il n’en demeure pas moins que je peux dire que le Bade m’est moins étranger, au même moment où l’Auvergne est d’ors et déjà devenue davantage une province pour moi.

    Habiter un séjour temporaire

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    Juil 11
  • J’ai repris le Flixbus à la Hauptbahnhof de Freiburg. Il était près de 23 h. Je n’arrive pas (plus !) à dormir dans ces foutus bus où j’ai l’impression qu’on s’entasse… et pourtant j’aime le trajet, tant qu’il n’est pas trop long. L’ambiance liminaire, impersonnelle et hors du monde des bus est poétique et apaisante. Là, j’en aurai jusqu’à demain 8 h. Mon rattrapage, la raison de mon court passage dans « ma » ville, est à 10 h 30.

    En montant dans le bus, il y a un monsieur un peu étrange aussi qui s’assoit à une place parce que, visiblement, lui aussi, comme moi, n’a pas de place réservée sur son billet : malheureusement, elle est prise et il rechigne à bouger avant de finalement s’exécuter sous la pression des regards congruents. Il y a une dame qui parle très fort en français au téléphone et je finis par connaître toute sa vie, qu’elle est enceinte et comment se passe sa grossesse, les relations avec son mari. Il y a cette autre jeune femme qui dort sur les deux sièges à ma droite, allongée. Il y a la personne assise à côté de moi. Chacun (ou presque chacun) essaie de trouver une position confortable sans bouffer toute la place de l’autre. Je mets un casque qui m’envoie du bruit blanc dans les oreilles puis je ferme les yeux.

    Je vais passer 6 h dans ce bus avant d’arriver à Gerland pour ma correspondance. Je commence à être habitué à ces trajets. J’ai déjà fait quelquefois l’aller-retour depuis le début de l’année. Je me souviens d’ailleurs de mon départ de Clermont pour mon installation à Fribourg, le 30 mars. Un gars était venu me demander un cigarillo. Il avait beaucoup taffé, comme il me l’a raconté, au noir, dans le bâtiment. Il était kurde et étudiant en médecine à Clermont, et avait des problèmes pour renouveler son visa : lui rentrait, moi je partais. Il m’a parlé de Dieu, et je ne suis pas croyant mais on s’est dit quand même adieu. À défaut du confort, on a du moins des rencontres impromptues avec des inconnus, dans ces lieux de passage. Car malheureusement, pour attendre deux bonnes heures, la gare routière de Lyon n’offre pas d’abonnement avec tarifs et avantages pour les voyageurs réguliers ; d’ailleurs il n’y a même pas de banc pour s’asseoir et rien alentour. Quant au matin, vers 5 h, le ciel s’éclaircit, je suis donc assis à même le sol et je charbonne mon cours ouvert 48 h plus tôt. Je dors un peu, au final, dans le bus qui me ramène « chez moi ».

    Je me réveille désorienté et je constate que nous arrivons dans 10 min, puis je regarde dehors et je ne reconnais rien. Ce paysage est si clair, comme les bâtiments que je vois. Il a l’air de faire un temps de braise, le même qu’on voit dans les duels de western. Suis-je enfin arrivé en Californie ? Je me souviens du voyage que nous avons fait en famille à travers la côte, de San Francisco à Los Angeles, et dès lors que je regarde derrière moi, par les fenêtres du bus, je suis happé par un paysage familier et hors du monde. Nous sommes sur une route assez large et, au fond, des montagnes. Tout paraît d’une blancheur impeccable, comme dans un désert fracassé par le cri d’un aigle qui a soif.

    Je descends à la gare routière de Clermont-Ferrand, et le temps est bien caniculaire, bien qu’une légère brise m’empêche d’étouffer dans mon nouveau Mexique. Le moment se mélange avec mes souvenirs de voyage dans des pays tropicaux et d’horizons, d’ailleurs. Je n’ai rien à faire avant 10 h. Je descends devant la Maison de la Culture, puis la fac de lettres, pour aller m’installer au Clip, notre café étudiant fétiche. Stéphane me reçoit d’un habituel « Comment ça va jeune homme ? », et je réponds simplement : « Ça va, ça fait longtemps, je te prendrai bien un café crème », comme si, dans le fond, il s’agissait d’une journée ordinaire de juin à Clermont-Ferrand, mais je viens de débarquer de la gare avec mon sac en bandoulière qui déborde et la transition est un peu brusque. Cela faisait plus de deux mois que je n’avais pas été reconnu par un patron de bar.

    Je m’assois sur la table en terrasse ; à l’ombre, il fait assez bon. Je porte le café à ma bouche. Il a le même goût que d’habitude. En revanche, les affiches du syndicat en face de moi, sur le mur rempli de collages, me paraissent plus archaïques que jamais : comme il a dû se passer des choses quand je n’étais pas là ! Ce n’est plus mon affaire maintenant. Je passe mon partiel sans encombre. Ce n’est sûrement pas la dernière fois que je verrai la fac de lettres de Clermont, mais c’est peut-être la dernière fois que je la quitte en tant qu’étudiant de l’UCA : la philosophie, à Clermont, c’est bien terminé.

    Quand je rentre dans notre appartement place Delille, je retrouve mon frère. Nous nous faisons une grande accolade puis il enchaîne directement : je suis mis à jour sur la politique locale de la nouvelle mairie de droite, sur la Coupe du monde qui le passionne et sur d’autres choses de ci et de ça. Il a plutôt la forme. J’ai bien vécu dans une autre temporalité pendant ces deux mois et demi.

    Je vais retrouver ma mère à la sortie de l’école à 16 h. Elle me prend dans ses bras et nous nous promettons de passer la soirée ensemble.

    Je vois les amis, apparemment ceux qui m’ont lu ont trouvé ce que j’écris pas mauvais, c’est rassurant. Je m’assure que tout le monde va bien. Petit grec avec Yazz au mythique Good Time : ça ne vaut pas un döner allemand, mais ça a une saveur que seuls ceux qui savent peuvent goûter.

    Et au final, pas la force de suivre le match le soir. Je suis trop crevé par ma nuit quasi blanche — mais quelle frappe de Bappé !

    Le lendemain matin, nous planifions déjà le déménagement à Hamburg qui se révèle un vrai casse-tête.

    Je repars vers 14 h : le bus me ramène à Freiburg. Ce bus, mon véritable entremonde, entre deux rives dont je sens déjà qu’une m’échappe un peu et l’autre ne m’appartient pas encore complètement.

    Un petit tour à Clermont et puis revient

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    Juin 28
  • Lundi 25 Mai

    Marche au bord du lac. Café et puis bière et kebab (il serait judicieux que je fasse un article spécifique pour louer les döner, d’ailleurs un article spécifique sur la bouffe ici, car il y a deux trois choses vraiment sympas, comme le lait d’avoine dans le café (Hafermilchcafé… plus besoin de sucre !).

    Le centre-ville était étonnamment calme cet après-midi, comme vidé de ses habitants. Comme Clermont, ce sont ses étudiants qui font vivre Fribourg. Tout est moins animé dès que vient la pause : le destin des villes étudiantes de taille moyenne ? J’ai eu le sentiment vague que la ville m’appartenait dans cette tranquillité, redevenue un village étrange pour quelques heures, fourbue par l’intimité propre aux lieux désertés. J’étais en résonance avec le pavé, les bâtiments colorés et jusqu’aux arbres, le bruit distinct des oisillons.

    Mardi 26 Mai

    Je crois avoir un peu mieux compris le tri des poubelles… (après 2 mois !) … mais quelle galère ! En fait, je m’étais déjà fait corriger (gentiment, il voyait bien que j’étais étranger), par un Allemand pour ça qui m’a visiblement vu faire n’importe quoi selon ses standards, et c’est une situation de malaise que je n’ai pas envie de reproduire. Donc je m’étais surtout arrangé pour les sortir le moins souvent. J’ai dû regarder des tutos sur internet pour enfin pouvoir jouer au citoyen modèle, et pour comprendre que personne pas même les locaux n’y comprennent grand-chose… c’est comme la grammaire : beaucoup d’exceptions à la règle ! Donc, à défaut de maîtriser toutes les subtilités (je fais sans doute toujours des erreurs), voilà comment je trie : la jaune n’est pas tout le recyclable, mais le plastique, juste le plastique !…. ou pas puisque les emballages en carton comme les briques de lait y vont aussi… et la verte ce sont les cartons, mais attention les cartons avec du plastique vont dans la jaune. La poubelle alimentaire pour le reste. Les bouteilles en verre et les canettes sont consignées même si pour l’instant ça reste abstrait pour moi cette histoire de consigne alors je garde toutes mes bouteilles et mes canettes de côté… et on verra plus tard.

    Comme ça, ça a peut-être l’air simple, mais au cas par cas rien d’évident, car certains plastiques cartons vont dans le plastique et les déchets avec des résidus alimentaires vont dans la Restmüll…. voilà pour le casse-tête. Je suppose qu’on s’y fait comme tout et que c’est une question d’habitude… en espérant que ça rende le tri plus efficace pour tout le monde et pas juste plus chaotique.

    Mercredi 27 Mai

    Il est 22h30 – me voilà dans le train pour Berlin. Le train arrive en gare de Göttingen… Barbara ! Alors j’écris dans mon journal pour faire passer le temps. Je sais d’avance que je ne dormirai pas avec ces lumières aveuglantes et ce siège de seconde classe qui ne se baisse pas. Mon arrivée est prévue vers 2h du matin.

    Je me suis levé tard dans l’après-midi, puis j’ai fait le ménage complet de mon logement et j’ai préparé mes sacs avant de décoller pour prendre mon train à 19h. Mes sacs partent en sucette. Le sac à dos de randonnée est déchiré sur le dessus et mon sac en bandoulière a ses boutonnières qui se sont fait la malle. Il n’empêche que ce sont des compagnons fidèles et avec lesquels j’ai déjà fait un bon bout de chemin, tout comme avec mes Docs défoncées : ça, on a vu du pays ensemble, et bon, d’autres sacs et d’autres boots prendront le relais tôt ou tard, et le voyage continuera. Mais déjà pour ce qui est d’empaqueter mes affaires en un temps record, je suis un pro, alors que normalement l’organisation n’est pas mon fort. Je fais tout-en-un tour de sorcellerie. Je remercie mon nomadisme estival et tantôt hivernal d’avoir habitué mon esprit à une telle flexibilité ! J’ai des ressources que je ne soupçonne pas moi-même… il me faut juste un état de flow.

    Il est bientôt minuit. J’écoute du Donald Byrd et ça me fait tenir, parce que je m’ennuie ferme… que j’aime pourtant le train… mais là, c’est long. Il n’était pas en retard. Je ne fais pas trop de bruit parce que tout le monde a l’air de dormir ou de travailler.

    Il faut que je me taille cette barbe monstrueuse.

    Jeudi 28 Mai

    Je ne vais pas jusqu’à la gare centrale. Le copain chez qui je dors me demande de descendre directement à Spandau, ce sera mieux que d’aller me pêcher en plein centre-ville. Nouveau döner près de la gare, le premier d’une longue liste ce week-end… et puis on discute. Je découvre que mon ami connaît un peu plus le milieu militant et alternatif que la dernière fois et j’ai visiblement plein de choses à voir. Tout un programme qui, clairement, n’est pas négociable haha… mais ça me va, je suis là pour ça.

    Le bus nous emmène dans une sorte de banlieue pavillonnaire. On n’est pas exactement dans le centre de Berlin, plutôt à la périphérie. Je dors sur le canapé dans un salon plus grand que tout mon appartement, et richement décoré de tout le folklore militant : affiches, posters, sérigraphies, autoc aux couleurs de l’anarchisme. Je dors au milieu des peluches.

    Je suis réveillé à midi et j’apprends qu’il y a une réunion de la FAU de Berlin à 16h. Je ne peux pas la manquer. 45 minutes pour me préparer et on file. Direction Gesundbrunnen, dans le nord. Le thème ? L’organisation syndicale dans les clubs de Berlin. J’ai aimé leur manière de faire une campagne de syndicalisation. Je n’en dis pas plus, j’ai pris des notes sur un carnet pour mon usage personnel.

    On bouge vers 18h. Le copain participe à un groupe de soutien Queer russe à quelques encablures de là. Je le laisse sur le pallier puis je vais faire un tour de quartier à la recherche d’un barbier, mais je découvre que Berlin ou pas, on reste en Allemagne et il faut prendre rendez-vous impérativement… ou passer le samedi. Donc je repasserai. Ma pérégrination dure tout de même bien deux heures et m’emmène vers un parc plus au nord, où je me pose et prends quelques notes.

    Une fois le temps de soutien fini, nous nous rejoignons avec mon ami et on redescend avec une autre membre du groupe de soutien, une Russe, en direction de l’Alexanderplatz. Elle n’a pas vraiment le moral. Je propose qu’on s’arrête dans un bar avant l’Alexanderplatz, et on tâche de l’écouter et de lui remonter le moral. On la raccompagne ensuite à la station de métro la plus proche avant de continuer sur l’Alexanderplatz.

    Au final, on discutera jusqu’au matin sur un trajet qui nous ferra revenir à notre point de départ moyennant une bonne marche dans le Kreuzberg, Freidrichshain et plus largement « L’Est ». Sur le trajet, Seals (mon pote) me montrera le « house project » de Keupi, selon lui, l’un des rares qui ai réellement gardé les valeurs des anciens squats berlinois: je n’aurais pas le temps d’y retourner malheureusement, parce qu’ils font parfois des concerts ici et ça aurait été sympa… pas grave de toute façon on en a un autre de prévu dans le coin.

    Pour ce qui est de ce squat (j’ai du mal à comprendre comment ça fonctionne, je suppose que ce sont des squats « légaux », gérés avec l’aval de la ville de Berlin ?), je trouve ça étonnant d’ailleurs que je ne l’ai pas remarqué, car je ne logeais pas loin en février : comme quoi l’observation n’est toujours pas mon fort, et Seals de me le faire remarquer : « il y a des graffs partout, tu vois bien »…. ouai mais enfin, il y a des graffitis partout à Berlin ! Surtout dans l’Est ! C’est presque hallucinant, et paraît-il que c’est pour lutter contre la gentrification ? Je ne sais pas, mais j’aime bien l’idée.

    Vendredi 29 Mai

    Nous quittons l’appartement vers 13h30. Heureusement, j’ai été capable d’enfin mettre en ligne le journal de la semaine dernière sur l’Autre Rive. Je suis en conséquence d’excellente humeur. Seals m’emmène à un événement autour de la Palestine. On pensait que ça serait un moment léger, où on allait pouvoir peut-être faire des rencontres, mais pas tellement.

    Sur place, nous assistons à une conférence de survivants de Gaza et c’est poignant. Cependant, je suis pas mal fatigué et je n’ai pas mangé, alors j’ai du mal à suivre et je dois sortir dehors une fois m’aérer pour ne pas simplement m’endormir. Heureusement, il y a de quoi manger sur place et en plus ça finance la cause, alors je fais coup double en craquant mon billet. Clairement, je préfère le donner ici qu’ailleurs. J’aurais aimé faire plus, lâcher mon contact, me proposer pour des coups de main, car je me doute qu’ils en ont besoin, mais malheureusement, je ne suis pas du coin. Militer manque à ma vie quand même depuis que je suis ici. Au moins avec Seals j’ai des « vrais » discussion (politiques) et ça fait du bien.


    Puis, nous revenons dans l’Est, direction le Cassiopeia. Soirée post-punk pour laquelle j’ai payé beaucoup trop cher l’entrée, mais le son était qualitatif (je suis obligé de dire ça, car sinon pourquoi payer au prix fort ? vit avec ma dissonance cognitive ! … non premier degré, c’était du bon son, mais merde 30 euro ! c’est prohibitif et c’est mort, pas ça deux fois ! Au caniveau la culture marchante de la fête !)

    Après avoir bien rentabilisé nos places, nous rentrons à une heure avancée.

    Samedi 30 Mai


    Après l’Autre Rive, j’ai pu finir ma déclaration pour obtenir une bourse auprès du Crous. J’essaie donc de garder les choses en main, même si mon travail de fac, lui, n’avance pas plus. Je me lève tard puisque je fais la fête, donc pas le temps de m’y mettre le matin (en fait il n’y a plus de matin, le matin est le nouveau nom de la plage de sommeil, c’est l’effet Berlin ?).

    Je vais rejoindre Seals au local de la FAU dans le nord. Il avait une assemblée générale sur la Palestine pour décider de la ligne de l’organisation. Alors je lui sors pour rire quand je le retrouve : « ça y est tu as changé la ligne », mais bon on sait bien que les choses prennent plus de temps et puis la FAU est pas mal déjà sur le sujet dans le paysage allemand. Pendant ce temps, je trouve enfin l’occasion de me tailler cette barbe…. et de me raccourcir les tifs par la même occasion.

    Alors, quel est le plan de la soirée? Concert gratuit de punk dans une petite salle style bar, au pied d’un squat ! Pour l’anecdote on arrive pas directement, en fait on s’arrête à un autre house project plus bas dans la rue (ou plus haut je ne sais plus) en pensant que le concert est ici. Alors comme on se sent en avance, on en profite pour roupiller un peu sur un banc, mais voilà qu’au réveil on comprend qu’on n’est pas au bon endroit. La blague ! Plus marrant encore : parmi les gars qui discutent en face de nous, il y en a un qui vient de Clermont. Alors on leur dit bonne continuation (soit dit en passant le lieu était chouette) et on sort.

    Je peux donc dire que j’ai dormi dans un squat à Berlin.

    La soirée est un peu plus haut dans un autre house project…. Le son était terrible ! On a fait la rencontre d’un français qui fait de la sik et qui est dans les teufs, avec un groupe de berlinois dont aucun n’était Allemand, que des expatriés d’un peu partout dans le monde, et qui sont aussi dans la musique/les arts, mais on a surtout pogoté toute la soirée.

    Je me rends compte que mes meilleurs soirées sont toujours les soirées punk. La techno c’est chouette… mais l’ambiance d’une petite salle où des gens hurlent avec des grattes sous disto est incomparable.

    Dimanche 31 Mai

    C’est journée de repos. Je suis rincé et ça me rend presque anxieux. Je n’ai pas trop bu pourtant mais j’ai le blues des lendemains de soirée avec la fatigue de la répétition (trois jours et trois quasi nuits blanches finissent par peser). Je vais seul au musée d’histoire naturelle l’aprem et je n’y reste pas longtemps, de quoi prendre quelques photos de papillons pour ma meilleure amie restée en France et me renseigner sur la géologie, puisque les plaques tectoniques m’intéressent. J’ai mon frère au téléphone le soir et je l’aide pour sa propre demande de bourse. Je lis des trucs scientifiques sur la psychologie critique (l’anti-psy) : je sais que ça me sera utile pour mon travail sur l’éthique du care.

    Lundi 1er Juin

    Dernier jour ! Seals m’accompagne dans mon escapade à Potsdam. L’architecture rococo du château prussien vaut-elle le classicisme socialiste de la Karl Marx Avenue ? On en doute tous deux, mais il faut bien laisser une chance aux lieux. C’est quand même mignon et il est vrai qu’on ne se sent plus à Berlin… d’ailleurs techniquement on est maintenant dans le Brandenburg…

    Les jardins sont assez grands et sympathiques. Très étonnant : il y a des annexes de l’université de Potsdam dans le parc du château… pour la botanique? Il y a de quoi faire en effet ! le Sans-Souci en lui même est champêtre comme une vieille ferme et n’a rien d’impressionnant. J’ai déjà vu le Schönebrunn à Vienne, qui m’avait fait une grande impression. Je dois bien dire que ce n’est pas le cas ici. Le chateau n’est pas horrible, il est même plutôt élégant, mais pour un chateau royal, je ne lui trouve rien d’exceptionnel. Chantilly, de part chez moi dans l’Oise, paraît plus majestueux.

    Nous passons l’après-midi à nous balader dans les jardins quand vient l’heure de faire retour à Berlin. Un dernier tour de train régional jusqu’à la gare centrale et nous nous quittons, promettant de nous revoir au plus vite. J’ai quelques heures devant moi et sans le prévoir je pars en vadrouille dans le Tiergarten jusqu’à Charlottenburg dans l’Ouest en passant devant la Siegessäule, ce qui fait une belle trotte ! Je prends un café, puis une dernière fois le métro aux couleurs du facteur, pour revenir dans le Mitte. Un dernier döner. Je remonte Unter den Linden, passe sous la porte de Brandebourg, tourne à droite et longe le Bundestag, continue sur les bords de la Spree jusqu’au pont que j’avais traversé quelque heures plus tôt. Je le retraverse à présent en regardant à ma droite les couples qui dansent au bord du fleuve, avec dans le fond la Tour de Télévision qui sert de guide au voyageur perdu dans ces rues interminables, et ne semblent mener qu’à d’autres rues. Capitale aux centres-villes multiples, d’allure et d’architecture si diverse, chaotique, anarchique, construite sans plan d’ensemble, témoignage des divisions de l’Europe.

    Au revoir Berlin (à bientôt) !

    Mardi 2 Juin

    Pas dormi dans le train entre 23h et 8h. 9h de trajet quand même ! Je ne m’en suis pas rendu compte à l’aller, mais je réalise que je traverse toute l’Allemagne du nord-est est au sud-ouest. Pas mal ! Un peu de retard, assez peu.

    Pas le temps de me reposer en débarquant en Brisgau. Je dois me rendre quartier Vauban, le fameux éco-quartier de Fribourg pour un devoir d’allemand, que j’effectue avec deux camarades de classe. Je ne connaissais pas du tout le quartier, qui réalise beaucoup d’intiatives intéressantes en plus des immeubles « verts », comme des épiceries solidaires avec des produits locaux, et une sorte de maison de quartier, avec beaucoup d’activités et de projets. Je soupçonne quand même que ce soit un quartier de CSP+ et me questionne sur le potentiel de gentrification des éco-quartiers de ce genre… Malgré tout, je compte bien revenir quartier Vauban. Il y a des choses à y faire pour occuper mon temps.

    Mais déjà, je vais me reposer.

    Mercredi 3 Juin

    Maintenant que j’y pense, je n’ai pas fait tant pour décorer mon appartement. J’aimerais beaucoup avoir un lieu à moi et qui me ressemble, avec des objets, des tableaux, des plantes, des posters, et que sais-je encore ? Mais c’est justement le problème : je n’ai vécu que des espaces loués pour le moment et temporaires, que je ne peux pas complètement habiter. Si je ne prévois pas de m’installer pour un bon paquet d’années à un endroit, je trouve vain de m’embêter à faire joli et personnel : je préfère garder les murs blancs. Mon chez moi est dans mes habits, dans mes sacs, dans mes carnets, dans ma tête, dans le disque dur de mon ordi, et ainsi je le transporte avec moi. Je suis dans une période de ma vie où chaque année je vivraisdans une autre ville, et après ? Peut-être que je pourrais m’installer un peu plus quelque part, même si je n’ai aucune idée d’à quoi ressemblera le début de ma vie dite « active ».

    Jeudi 4 Juin

    J’ai été accepté à la Sorbonne Paris IV ! Toute activité productive est suspendue en ce jour… de toute façon c’est férié. Trop heureux pour faire quoi que ce soit.

    Vendredi 5 Juin

    Hormis ce vendredi où j’ai cours le matin, je me suis convaincu entre hier et aujourd’hui que mon rythme de couche-tard et de lève-tard n’était pas à combattre mais à accompagner. Si mes heures de productivité sur le soir et en début de nuit, alors mon principal bloc de travail est après 20h et je peux accepter de me lever vers 9h30 voir 10h au maximum le matin: voilà mes galères de sommeil réglés. J’ai pu user de ça entre mercredi et jeudi et je suis confiant de trouver un rythme qui du coup ne sera pas matinal.. . mieux vaut fonctionner en accord avec mon rythme légèrement décalé. Mes cours, généralement positionnés stratégiquement l’après-midi, me permettent de manger tard vers 13-14h et donc d’avoir une « matinée » décalée où je peux quand même faire du travail léger.

    J’ai revu JP au séminaire. Très bien ! Je lui ai dit de ne pas hésiter à me contacter mais c’est plutôt moi qui devrais le faire. Par contre, je me demande si ce que je balbutie en anglais et en allemand vaut quelque chose philosophiquement (même en français). Il faut que je me mette à écrire pour tirer le bon grain de l’ivraie de mes pensées.

    Samedi 6 Juin

    Rien de notable. Fainéant et anxieux. Des voisins ont fait cogiter les enceintes dehors… bonne tek.. j’ai gardé la fenêtre ouverte toute la soirée !

    Dimanche 7 Juin

    Lu Moral Boundaries de Tronto une bonne partie de la journée. Je n’ai encore pas bougé de chez moi (et quasiment pas de mon lit). Je confirme que le rythme de sommeil que j’ai choisi est bien meilleur que de me forcer à dormir et à me lever tôt et je trouve le temps de charbonner ce soir sur mon texte pour mon autre blog.


    à Berlin

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    Juin 9
  • J’ai été occupé cette semaine… aussi parce que je suis revenu mardi de Berlin… et bien sûr, j’ai pris des notes sur mon séjour dans la capitale ! Ma trace écrite de journal devrait donc paraître demain, en même temps qu’une sorte de FAQ de présentation générale du blog (de « bienvenue »). Je compte aussi faire des articles un peu plus spécifiques pendant ce mois de juin sur des points importants de mon échange, parce que mine de rien, j’arrive à la moitié du semestre et il serait peut-être temps de recentrer l’Autre Rive sur l’un de ses objectifs initiaux, c’est-à-dire l’enquête sur mon propre Erasmus, et en l’occurrence de synthétiser un retour sur mes expériences et observations.

    Donc, refonte du blog dans la forme, publication d’articles thématiques, et j’espère enfin tenir des délais pour mes journaux hebdomadaires (sûrement pas dimanche comme je le souhaitais à l’origine, mais lundi ou mardi au plus tard). La FAQ précisera la nature et les objectifs du blog et de ces notes journalières dont j’aimerais faire un meilleur usage : comme je me rends compte à quel point il est difficile de partir de son expérience sans centrer tout sur soi-même ! J’aimerais parler avec plus « d’objectivité » (si une telle chose est seulement possible) et en tout cas moins de ma petite personne particulière, qui devrait rester le point de vue d’un « observateur participant », mais pas l’objet de ce blog, comme c’est encore trop le cas : il ne devrait pas s’agir d’un journal intime, mais « extime »… et développer de cette façon une manière quotidienne d’écrire beaucoup plus « ethnographique » ou encore « phénoménologique » pour ce blog. Dorénavant, il s’agira de documenter, avec une visée presque plus scientifique que purement littéraire.

    J’aspire à pouvoir, d’ici à quelques mois, regarder mes premières notes de l’Autre Rive avec un mépris teinté de compassion pour le voyageur égaré que j’étais, et j’estimerais ainsi m’être forgé à force de persévérance, de doutes, d’autocritique et d’ajustement, un retour positif sur mon investissement dans ce processus d’écriture transfrontalier : car pour le moment, je ne crois pas mes notes d’un grand intérêt. Elles sont peu éclairantes : peut-être faudrait-il lire des journaux ethnographiques ? Certainement !

    Voilà pour les nouvelles (et ce qui me trotte dans la tête) !

    Il y aura donc un peu de changement, pour comme je l’espère affiner encore dans mon tâtonnement maintenant caractéristique, mes envies de blog… et les rendre plus claires pour le lecteur !

    Mais avant tout, je souhaite à mes bouffeurs d’escargot un joyeux week-end !

    Des nouvelles, moussaillon !

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    Juin 5
  • L 18/05/26

    Je m’assois à la Markthalle entre le cours sur Levinas et celui d’allemand. J’avais les crocs et le Fischbrötchen est bien passé, puis deux verres de vin blanc pour aller en cours sur de bons rails. Et effectivement j’étais dynamique.

    Je croise en sortant, complètement au hasard, Raphaël, qui est à la Sorbonne: il était absent de la Vorlesung sur Levinas. Nous descendons au SeaPark, puis nous traînons pas mal. Je l’ai mal jugé la première fois comme un étudiant de prépa agaçant. Mais maintenant que je le connais, je l’apprécie et sa conversation m’est stimulante. Il est assez drôle et gentil. Je suis en train de me faire un nouvel ami.

    M 19/05/26

    J’ai l’air fin ! Je constate que j’ai une adresse mail de la fac, sur laquelle j’ai les informations du séminaire d’éthique du care. Me voilà à la page !
    .
    Qu’ai-je fait aujourd’hui ? J’ai, pour une large part, rédigé la FAQ de l’autre rive. Elle n’est pas complètement finie, mais en bonne voie.
    .
    J’ai reçu un appel d’un camarade alsacien des syndicalistes révolutionnaires. J’avais déjà reçu mandat de la part de ma fédération pour faire du lien entre le syndicalisme allemand et français. Je vais d’abord parler du syndicalisme allemand au camp d’été : je vais m’attacher à comprendre le syndicalisme de ce côté de la frontière.

    M 20/05/26

    Je vois que les rattrapages en France sont pour la mi-juin. J’avais peur d’être dans les choux, me voilà rassuré !
    .
    Évaluation écrite d’allemand tout à l’heure, que je pense avoir surclassée. Nous avions une lettre à écrire de 300 mots. Facile.

    J 21/05/26

    J’ai reçu la nouvelle par mail: je suis pris pour le programme d’assistant de langue à Hamburg ! Je reste en Allemagne à la rentrée. Je vais aider des professeurs allemands de français à donner des cours à des Allemands. J’ai exulté quand j’ai su et j’ai appelé ma mère immédiatement. Elle va bien. Tout va bien ici !

    .

    Sentiment d’autodétermination dès le réveil et toute la journée ensuite. Rien ne me manque. Je peux tout accomplir. Je suis parfait, parcouru par l’aurore. Je suis joyeux.

    Je me dis: « J’ai les prisons que je me crée, je peux donc cesser de faire exister mes fantômes en cessant de leur donner mon assentiment. » Je peux vivre plus librement en faisant mes propres choix, mes propres refus et me fondant sur ma propre expérience. Certes je n’empêche pas mes doutes d’exister, ni d’ailleurs tout ce qui me déplaît dans la réalité, ni toutes les injonctions sociales stupides, les pressions à la conformité et le sentiment d’insuffisance qui me traverse parfois, mais je cesse de leur accorder un empire sur moi, de les penser comme un reflet fidèle de la réalité. Je ne leur permets pas de me définir et de m’enfermer dans une conception erronée, où d’ailleurs le regard des autres et ma propre mélancolie prennent valeur de preuve. Je cesse même tout court de me définir et de m’enfermer. Je repars de ma capacité actuelle à agir et à imaginer: tout ce qui est en mon pouvoir. Il n’existe pas de fatalité.

    Je n’ai pas besoin d’être plus, car être et demeurer n’est pas une quantité. Vivre n’est pas une course ni une compétition pour la reconnaissance sociale, mais un voyage qui en lui-même contient son sens. Je n’ai pas besoin non plus d’être « moi-même », puisque je le suis déjà. Je n’ai besoin d’aucune injonction à être, de devoir être. Je ne me soucie de rien, pas même d’être. Il me suffit de me laisser agir très simplement, corporellement: de suivre ma tendance naturelle. J’ai en moi toutes les puissances dont j’ai besoin. Et nous, collectivement, en tant qu’humanité, possédons en nous toutes les puissances pour refaire un monde plus à notre convenance, sans domination ni hiérarchie d’aucune sorte.

    Je pourrais appeler mon sentiment « un optimisme révolutionnaire », ce qui tranche avec la morosité ambiante. Ma propre morosité me nuit, et me pousse parfois à me voir défini par ce que la société fait de chacun de nous, plutôt que de voir mes et nos possibilités de joie, de liberté, tout ce que je et nous pouvons arracher de la grisaille quotidienne en partant d’un moi mis en commun, en relation avec d’autres qui cherchent la même liberté et la même joie, et rien d’autre. Garder ce sentiment que tout est possible, voir ces possibles en soi et chez chacun des autres sans s’enfermer dans une négativité bien peu critique: cette négativité, cette apathie, que renforce l’isolement relatif des « révolutionnaires », est la meilleure arme du statu quo pour diviser et régner. Chercher la joie de vivre, partager l’espérance.

    Je ne suis pas de ce monde, mais du prochain. Je participe à faire sortir des débris de celui-ci, une culture et une société nouvelle.

    Ainsi va mon sentiment libérateur aujourd’hui.

    .

    Ai-je déjà dit que le cours d’épistémologie politique est mon préféré ? Nous avons parlé des poststructuralistes et ça me change de Clermont. Je suis ensuite allé en cours de tutorat sur Levinas. Les plombs ont sauté et certains ont sursauté. Moment plutôt comique où nous nous retrouvons dans le noir.

    Je m’endors dès que je suis rentré.

    V 22/05/26

    Il est minuit. J’écris dans mon journal, puis café. Je me mets à lire, presque par hasard, des passages du Contre Saint-Beuve de Proust et cela me fait penser : j’ai été trop sociologique dans ma FAQ de l’autre rive, et aussi trop long. Je vais devoir modifier. J’objective trop mon expérience…. puis je me mets au blog sur le care. Je fais ça toute la nuit. Le matin je me sens bien, pas trop patraque.

    Enfin, j’ai retrouvé la salle du séminaire. Pendant la pause, je prends le café avec d’autres étudiants allemands et nous faisons connaissance. J’ai adoré le fait que chacun s’exprime dans le cours : on passe vraiment beaucoup de temps à discuter entre étudiants, et j’ai pu intervenir aussi. Jonas Brunsch, qui dirige le séminaire, est une personne adorable. Je sais maintenant que je fais mon blog sur le care d’abord « pour moi » et qu’il ne vérifie qu’à la fin. Je n’ai pas trop publié, alors c’est agréable à entendre. L’après-midi, je tente de dormir, mais je n’y arrive pas, alors je me lève et je vais faire des courses : le frigo est vide.

    Le soir, j’ai un appel de JP, que j’ai rencontré l’après-midi. Il me propose de sortir. Ce n’était pas prévu et je suis à deux doigts de refuser, mais je me fais un peu violence et finalement je suis content de le retrouver en centre-ville avec des potes à lui. Je finis la soirée assez tard dans un bar, alors que tout le groupe d’origine est déjà rentré. Je discute de philosophie, de la France et de politique avec une Allemande, en buvant du vin blanc. Il me suffit d’être un peu sociable et je deviens vraiment captivant, alors que je me trouve intérieurement en proie au doute, timide et anxieux — heureusement j’ai appris, non seulement à bien parler, mais à écouter.

    Je parlais de Rimbaud au bar, donc je relis Le Bateau ivre avant de dormir. Je ne connaissais pas l’interprétation de Léotard : elle est disponible sur Internet pour ceux que ça intéresse. Très bonne interprétation. Je connais quelques passages, cela dit j’adorerais pouvoir le réciter en entier, avec l’intonation et les gestes. D’ailleurs je me mets à le réciter et à le jouer avec le casque sur les oreilles, comme si j’étais possédé par le roulis de cette dérive. Après m’être baigné une douzaine de fois dans le poème de la mer, je m’endors épuisé, au petit matin.

    S 23/05/26

    Ce samedi est le premier jour de vacances. Vacances se dit Ferien en allemand. C’est la fin du printemps et pourtant il fait déjà chaud comme en été. Le regain soudain de chaleur a un effet assez radical sur mon organisme. J’ai tendance à ralentir. J’aère autant que je peux.

    L’Auvergne m’a appris à aimer ces chaleurs… J’ai connu des mois de juillet et d’août à Clermont, 40° sous les toits. Alors on n’a pas beaucoup le choix : on ralentit, on se pose et se repose, parfois on pique du nez, on mange, on s’hydrate (les pieds!), on discute, on mange de la pastèque (beaucoup de pastèque !), le soir on sort en terrasse : marcher demande un effort, on fait une poignée de choses avec lenteur. On vit lentement. J’apprécie ce rapport différent au temps, si propre à la saison estivale. Tout de suite, toutefois, la transition entre le temps maussade du début de semaine et ce soleil qui tape fort, et puis cette impression que ça ne redescend pas tant la nuit, aurait été agréable si elle avait été moins brutale. Certes, il ne fait pas quarante degrés, mais il me faut quand même un temps d’adaptation. Je vois sur les prévisions météo que ce devrait être comme cela toute la semaine et redescendre ensuite.

    C’est donc une semaine idéale pour partir. Je compte me rendre à Berlin et aller me poser dans le Tiergarten. J’ai deux ou trois jours de battement : je pourrais visiter Weimar ou Neuf-Brisach. Je ne sais pas encore.

    J’ai revu Raphaël ce soir. Encore un moment sympa.

    D 24/05/26

    Je resterai finalement à Freiburg en ce début de semaine. Je prévois de farnienter les deux prochains jours, comme de travailler (un peu). Neuf-Brisach et la Thuringe: vous m’attendrez ! Il me reste encore un an à tirer de ce côté du Rhin et combien d’excursions possibles ? La Bavière, Vienne et l’Autriche, Bâle et plus largement la Suisse allemande… et le lac de Constance n’est pas si loin ! Sans oublier plus au nord toute la vallée du Rhin, le Mittelrhein et le Rheingau, Cologne, Aix-la-Chapelle ou encore Trèves ; quant à l’est de l’Allemagne, en dehors de la Thuringe, je n’oublie pas la Saxe car il me plairait de retourner à Leipzig ou Dresde, et puis Rostock, Schwerin dans le Mecklembourg et voir la côte baltique… et pourquoi pas me rendre à Prague à l’automne ?

    Tout est possible, outre renouer avec Hambourg, où j’habiterais et avec quel plaisir ! J’ai même songé à me faire un voyage en Italie l’été prochain, quand tout ça sera fini. J’espère seulement avoir le temps et l’argent en quantité suffisante pour toutes ces escapades vers tant de destinations de « l’Europe aux anciens parapets ».

    Mais pour le moment : Berlin et bis repetita, après un premier passage en février. Je me suis arrangé: je serai logé chez des copains, dans l’Ouest. Je profiterai de cette localisation pour faire un peu plus ce côté-ci de la ville, que j’ai moins exploré pour le moment, puisque j’ai davantage fait l’est autour de Friedrichshain et du Kreuzberg, et puis le Mitte. Bien sûr, je compte y retourner pour profiter des clubs, aller au théâtre et à l’Opéra (et puis me poser dans le Tiergarten, je l’ai déjà écrit). J’ai aussi envie de découvrir Charlottenburg, de redescendre sur Potsdam, et de faire des virées dans la nature autour de Berlin, entre autres. Il devrait y avoir suffisamment beau temps pour alterner entre caissons, visites culturelles et grand air !

    J’ai hâte !

    Annexe :

    Ce samedi comme ce dimanche, j’ai beaucoup réfléchi aux différences culturelles entre la France et l’Allemagne, et j’en suis arrivé à la conclusion que je réfléchissais trop : comme attendu, il y en a bien, mais se focaliser sur celles-ci plutôt que sur ce qui nous rassemble conduit parfois à trouver des différences là où il n’y en a pas. Outre cela, je suis là depuis trop peu de temps pour faire des généralisations sur l’Allemagne et les Allemands. En dehors de quelques blagues que les gens d’ici, souvent très drôles et plein d’autodérision (contrairement à ce qu’on peut faussement penser), apprécient, je n’en doute pas.

    Il serait plus juste pour moi de ne pas parler des « Allemands » en général, mais plutôt des gens que j’ai rencontrés, c’est-à-dire de Freiburg, de la Forêt-Noire et du Bade, dans un certain milieu étudiant. Je vois aussi qu’il faudrait mettre de la distance avec la France et les Français : parler de la France, et ça m’arrive ici, n’a rien d’évident. On croit connaître son pays, mais outre qu’on n’en connaît qu’une toute petite partie parmi la diversité des caractères individuels, des milieux sociaux et des particularités régionales, on connaît son pays de trop près, et ce faisant on en parle avec assez peu de distance, faisant d’opinions hâtives, des vérités.

    Cela m’est arrivé quelques fois, et pas plus tard qu’hier, sans pour autant que je dise de trop grosses bêtises : en fait j’ai même souvent fait des généralisations que je crois assez correctes, mais qui ont le défaut de toutes les généralisations, à savoir qu’elles sont trop grossières, et donc j’en arrive à conclure trop vite et abuser de la grande image. Je suis d’ailleurs encouragé en cela par mes interlocuteurs qui veulent connaître le tableau général, et donc je tombe dans la généralité abstraite, qui manque les différences là même où je crois les saisir. C’est d’autant plus important que je suis soucieux de la vérité, en même temps qu’éloquent, et que je ne désire pas donner à ceux qui peuvent m’interroger, sur la France notamment, des idées toutes faites, partiales et partielles : à ce titre, j’ai une certaine responsabilité dans ce que je dis.

    Pour m’avancer un peu cependant, la différence de physionomie politique, c’est-à-dire de l’État et de l’organisation territoriale et administrative des deux pays, m’a particulièrement frappée : fédéral ici, et centralisé chez nous. J’ai constaté à quel point il est difficile pour un Allemand de comprendre l’idéologie méritocratique et malgré tout bizarrement égalitaire (la fameuse égalité des chances), propre à la République française, qui est liée à l’histoire de la construction de la nation française, et qui n’est pas sans influencer les mentalités par chez nous.

    J’en dirais plus sur le sujet quand je me sentirais capable de mieux conclure, car pour l’instant je sens que nous sommes à la fois très proches et très spécifiques entre Français et Allemands : pour un panorama plus complet, il me faudrait pourtant non seulement me baser sur l’expérience mais comprendre la politique, l’économie, les particularismes régionaux, le système éducatif et le modèle familial, les habitudes quotidiennes, les traditions, les manières de socialiser et d’être socialisés, la langue, tant populaire que littéraire, les mythes et les idéologies, les systèmes sociaux et pouvoir comparer les deux pays en prenant en compte la dimension de l’histoire de nos constructions nationales respectives, qui ont largement quelque chose de dialectique puisque nos deux nations se sont construites en confrontation à l’autre… peut-être alors on pourra aboutir à une image à peu près (même si encore réductrice), satisfaisante de l’Allemagne et de la France, et de ce que c’est, respectivement, que d’être (même si ça restera encore trop général sûrement), un Allemand et un Français.

    Je suis convaincu que si je dois enquêter davantage, je ne peux me contenter, pour comprendre un pays voisin, de me limiter à la bagatelle de l’expérience personnelle, qui peut être source de questionnement et d’intuition, mais appelle surtout des hypothèses vérifiables, qui peuvent être posées et rejetées.

    Enfin vint la coupure…

    –––––––

    Mai 29
  • L 11/05/26

    Je m’éveille ce matin vers 10h mais ne me lève que vers 12h, parce que je suis paralysé par la réflexion. Dès le réveil, je pense : « J’ai un article qui a pour titre « Vers une morale des corps » à finir. » — Alors, j’y songe. Je prends mon tel et j’écris quelques notes pour essayer de désembrouiller tout ça.

    Mon article développe (je crois) quelques idées intéressantes comme celles du rapport de l’incertitude (constitutive de l’expérience humaine) du geste à la liberté, qui me permet de justifier que la vulnérabilité au cœur de cette incertitude reste le problème fondamental de l’éthique. Ainsi, je peux dépasser la dichotomie entre attachement et liberté, sous le même concept de vulnérabilité : nous sommes des êtres de liberté et d’affection, donc vulnérables, et nous sommes des êtres de vulnérabilité, donc libres et affectés. J’essaie d’ancrer ça dans le corps. Voilà pour les grandes lignes. C’est encore très (trop) abstrait et vague, mais j’ai une bonne intuition qui ne demande qu’à être développée.

    Mon rythme de sommeil est exécrable et cela me préoccupe, sans excès cependant. En revanche, l’absence d’une bonne conversation et compagnie me pèse beaucoup plus. Je ressens la solitude, non, car je suis complètement seul, mais parce que les liens que je crée ici ne me sont pas pleinement satisfaisants. Toutefois, ce n’est pas là un sentiment inédit et j’essaie de ne pas en faire davantage qu’une formalité. Un problème se pose cependant : la solitude renforce mon côté un peu délu, sinon mystique, et même si je la vois comme ma tendance spontanée, je sais aussi que, comme tout le monde, j’ai à un moment besoin d’aller vers les autres, de contact humain, ne serait-ce que pour me nourrir du monde et me sentir appartenir, puis pour remettre les pieds sur terre quand j’ai tendance à m’échapper. Je ferai un peu plus d’efforts cette semaine là-dessus. C’est vrai que, malgré tout, je suis resté un peu trop dans mon coin pour le moment.

    C’est étrange, mais j’ai constaté que je n’attendais rien d’Erasmus à l’origine, car je n’avais pas beaucoup d’idées préconçues au départ, mais seulement l’envie de partir et de parler allemand. Je suis en bonne voie puisque mon niveau d’allemand s’est amélioré. Je commence à parler de plus en plus couramment, quoique je ne sois quand même pas capable de tout comprendre et qu’écrire reste difficile, je dois par exemple m’aider du correcteur pour écrire mon article.

    Quand même ! Je n’avais pas pensé que ça pouvait être une expérience aussi solitaire ! Ce n’est un problème que si je songe à « ce que les choses devraient être », mais alors là ! Je peux rester longtemps à mettre Lutèce en amphore, car les choses peuvent être de toutes sortes et ces divagations ne changent rien à ce qu’elles sont in der Tat. Il est donc vain de penser aux possibilités sans fin d’une situation qui largement m’échappe et où je suis sans capacité à produire un effet réel. Non ! Le seul acte réel que je peux produire est de continuer d’étudier, de prendre plaisir à ce que je fais, aux gens que je rencontre et de ne pas trop me prendre la tête. Peu importe donc, dès lors que je m’occupe et que cela me laisse du temps pour me retrouver en moi : ce qui d’ordinaire est au moins comme être deux. Me parler me rend pluriel.

    Il est presque 13h… je finis ma page de journal « du matin » et les pâtes au pesto de la veille. Café. Pas de clope. Douche. Me laver le visage. Me brosser les dents. M’habiller : cargo beige clair, chemise bleu clair d’été à manches courtes et ma surchemise Uniqlo, que j’hésite à greffer directement comme organe de mon corps, tant je ne pourrais m’en séparer. J’aime mes habits : ils sont simples et confortables, et me ressemblent (bien que je sois très loin d’être simple et confortable à vivre) : vêtements amples, surchemises. Tout va bien. Peut-être y mettre un peu plus de fantaisie ? Faire les friperies d’ici me semble une bonne option.

    En somme, une ronde routine, conservée depuis un bon mois et que j’effectue avec les actualités allemandes dans les oreilles. Je garde la fenêtre ouverte dès que je suis levé pour aérer tout ça. Dehors, il fait gris.

    C’est l’heure. Keffieh et bonnet, mon sac, tout est bon : stylos, carnets et pochettes sont dedans. Je prends l’ordi pour continuer mon article d’éthique en classe. Je n’ai pas prévu d’écouter le cours et ce n’est pas bien grave pour cette fois. Je file. Si j’euphémisais, je dirais que je ne suis clairement pas en avance.

    Le tram est à quelques centaines de mètres du logement, de l’autre côté du campus de la faculté des techniques. J’avance sur la grande allée dont la vue dégagée permet d’observer la beauté alentour, et me retrouve entre les bâtiments universitaires, où, comme souvent à cette heure, les gens mangent par petits groupes sur les tables de pique-nique. J’aurais du mal à savoir et exprimer ce qu’ils étudient dans ce lieu en marge de la ville, car ce n’est vraiment pas mon domaine : sûrement des trucs en rapport avec l’informatique et la chimie appliquée. J’y loge, mais nous ne nous côtoyons pas davantage ; et il n’y a pas ici d’association étudiante du campus qui fait des événements comme de l’autre côté du Sea Park, où il existe une grosse association et une résidence avec beaucoup de logements et d’installations. Je n’y suis toujours pas allé.

    J’entre dans le tram. Il me faut une quinzaine de minutes pour rejoindre le centre-ville. Je profite d’ordinaire du trajet pour faire diverses choses : j’écris un peu, j’écoute de la musique, je planifie ma journée quand ce n’est pas déjà fait (ou le lendemain ou la semaine), plus rarement, je lis. Aujourd’hui, je ne fais rien. Je suis juste un peu angoissé et dans les vapes. Je ressens profondément mon sommeil éclaté, et je remarque que j’ai oublié de prendre ma Ritaline : bon, il va falloir faire avec. De toute façon tout va bien, car j’ai un objectif à mon après-midi : dead cet article. À partir de là, je suis optimiste et concentré. Je vais reprendre mes notes de ce matin et de la nuit et achever. La mental’ est bonne. Mon premier cours est une « Vorlesung », une conférence équivalente à un CM et porte sur Levinas. Je n’ai pas lu les textes de cette semaine et c’est okay. Pas de tutorat de toute manière jeudi : c’est férié. Il faudra que je lise pour la semaine prochaine.

    J’arrive avec près de 20 minutes de retard et je m’installe au fond du grand amphi, dont j’apprécie l’éclairage naturel et le style art nouveau (comme l’ensemble du bâtiment). Je commence à écrire ; ça se débloque. Chaque paragraphe acquiert un nouveau développement. Une idée qui ne faisait qu’une ligne prend de l’ampleur. C’est bien ! Le mieux dans cette situation est le sentiment d’être dedans. Il n’existe pas à ma connaissance de meilleure sensation que cet état de flow, où je suis agi par ce que je fais, quand dans l’action, je fusionne avec mon objet, et le monde autour disparaît, comme rétréci à l’acte. Le temps est aboli pour quelques heures. L’oubli de l’ego se fait dans la passion d’agir, pour qu’y surgisse une joie pure et vive. Sentiment d’expansion.

    J’ai fini l’essentiel de mon article avant expiration du cours, sans presque remarquer que deux heures se sont écoulées, et peu intéressé par les questions de la salle, dont le ton m’évoque souvent, à tort ou à raison, un souci individuel et commun de distinction culturelle, je sors. Il faut dire que mon propre désir de participer ou même parfois d’écouter le blablatage étudiant a décru depuis quelque temps. En ce qui me concerne, je demeure par bien des occasions un spécimen d’orgueil et de bêtise, et je m’en guéris maintenant en combattant ma propre envie de briller en public, et plus largement de parvenir, dont la motivation honteuse et humaine à la fois n’est rien d’autre que de trouver une validation extérieure pour mes qualités intellectuelles : on peut s’imaginer combien la pente est glissante dès lors qu’il s’agit d’en imposer… puis évidemment il y a la barrière de la langue.

    Je n’ai pas mangé, mais heureusement, j’ai une demi-heure devant moi. Le soleil a fait disparaitre les nuages. Je prends une Bratwurst avec une bonne dose de curry — pour 3 euros, c’est ranta — et je remonte la rue de l’université pour entrer dans la petite annexe du SprachLehrinstitut. Je suis en avance et il n’y a pas grand monde. Maintenant que j’ai fini mon texte, je ressens de nouveau mon manque d’énergie, le cours va être long. Chacun arrive comme dans un jeu de billes, un à un et une à une, quand enfin on s’installe dans la salle au fond du couloir. Les tables sont disposées en un large U. Je m’installe vers la pointe de droite. James arrive après et il a l’air bien épuisé. Je fais les exercices avec lui. Le cours se passe sans accroc même si je suis distrait. On a l’air quand même d’un binôme pas mal dans les choux et ça fait rire un peu les gens autour.

    Le cours s’achève et j’ai bien envie de rentrer dans mon terrier, mais je me suis promis d’aller au café Multilingua, notamment pour retrouver Giulio dont j’ai perdu le contact. Il pleut à torrent désormais. Et voilà que James propose d’aller boire un chocolat chaud et me demande personnellement si je veux rester avec eux, alors je reste avec le groupe, même si je sens que tenir une conversation ne risque pas d’être facile : impossible de refuser le chocolat chaud et ça ne sera pas mauvais d’être un peu sociable. On s’installe au café dit « UniCafé », pour université, et je songe en même temps que c’est sûrement mort pour le café Multilingua. Avec cette flotte, on est là pour un moment.


    Ça discute, du cours, des Allemands, de leurs colocataires, de gens que je ne connais pas et ça fait des blagues. Ils ont l’air de déjà pas mal se connaître. Je ne parle pas trop, je réponds quand on me questionne, je fais une ou deux blagues qui ont l’air de passer et je pose des questions, je relance. Service minimum, tout de suite je ne sais pas faire mieux. Le chocolat chaud est réconfortant. Finalement, nous nous retrouvons à quatre. Une Italienne, deux Australiens, et le Français. Je prends un plaid parce que j’ai froid. Il est 20h passé quand la pluie diminue un peu et nous nous quittons en prévoyant de faire quelque chose avec la classe, sans rien de bien précis. J’apprends qu’il y a un groupe de classe sur WhatsApp et on m’y ajoute.

    Enjambées jusqu’au Stadttheater. Tram. Quand je descends à la Technische Fakultät, de nouveau la flotte. Je rentre trempé et je constate que j’ai perdu mon bonnet. Tant pis.

    J’ai bien fait de ne pas rentrer tout de suite.

    Mar 12/05/26

    Insomnie. Je préfère ne pas rester dans le lit, donc je prends le journal et je commence à écrire, puis je lis 50 pages de Gabriel García Márquez. Puis je suis mélancolique et je m’ennuie. Je préférerais largement tomber de fatigue mais impossible. Vers 4h enfin j’arrive à trouver le sommeil. Au matin, quelques retouches à mon article de la veille. Je crée le blog et j’envoie tout. J’ai un très bon sentiment de satisfaction : voilà qui est fait !

    J’arrive en retard en cours le soir à 18h. Heureusement, une fois arrivé dans l’amphi du KGIII, bâtiment beaucoup plus récent et bétonné de l’université, je ne suis pas le seul à l’être: le prof aussi. Le cours commence en même temps que mes bâillements, plutôt d’ennui que de fatigue cette fois. Je commence à interroger ma décision d’avoir pris un cours d’intro à la philosophie alors que je suis en troisième année. La seule chose positive devrait être la facilité à le valider, mais je ne suis pas certain de venir tout le temps, en fait j’ai déjà séché la semaine dernière. Tout de même, c’est là l’occasion de (re)lire mes classiques, qui sont loin d’être tous maîtrisés. Je songe plutôt à compléter le cours à partir de la playlist d’Arthur Holmes pour consolider mes connaissances « généralistes » et lire les œuvres au fur et à mesure. C’est clairement, après un petit mois ici, le cours séchable de ma semaine.
    Je recontacte Simon en sortant, mon buddy allemand. Il était à Strasbourg ces derniers jours et on ne s’est pas vu depuis deux semaines.

    J’ai vu que l’ESN propose un atelier peinture, alors en sortant de cours je m’y rends. Ce n’est pas très loin de chez moi, au milieu du campus de ce qu’on appellerait nous le CHU. Je ne serais pas surpris qu’il y ait une école pas loin, car les rues du quartier sont résidentielles et familiales.

    Je ressors de là avec une toile pas finie, et le plaisir d’avoir fait quelque chose qui change un peu.

    Mer 13/05/26

    Une chose différente depuis mon arrivée : j’écris beaucoup plus, en tout lieu, partout, tout le temps et de tout: poèmes, lignes de dialogues, pensées de toutes sortes. Journal, évidemment. J’écris dehors et dedans, de bonne ou de mauvaise humeur, du bon et du mauvais. Le plus important: ça devient naturel. Non pas que ça ne l’était pas, mais je me prenais trop la tête et trop au sérieux tout en doutant de moi. Tout était plus laborieux jusqu’à récemment. Je dois ce progrès à l’acharnement que je mets à garder mes journaux à jour. Il est faux, comme j’ai pu le penser et même l’écrire, que je n’ai rien à raconter. Même les jours les plus ordinaires peuvent faire l’objet, au moins d’une phrase. Le cœur d’un événement, même si peu significatif, peut être révélé par un regard original. Bon, pour cette dernière idée, j’en suis encore très loin, mais ça se travaille ? En attendant, je gagne un peu de foi comme un début d’habitude. J’écris même debout, en marchant ! La variation des lieux et des moments fait de l’écriture un exercice d’exploration kinesthésique.

    N’est-ce pas ce que les surréalistes avaient compris sous le terme d’automatisme : laisser le corps parler, la main écrire et s’abandonner totalement au geste ? Il y avait là une radicalité, possible car dans chaque habitude existe, au moins à l’état latent, cette part d’évidence, d’impensé. Plus on pratique, et plus cette pratique devient analogue à respirer ou marcher: une seconde nature.

    Aujourd’hui, je n’ai cours que d’allemand à 16h15. Il y aura une évaluation mercredi prochain. En sortant, je continue avec les mêmes gens que lundi et nous allons faire du mur d’escalade. Je découvre que j’apprécie grimper. Je suis même pas trop mauvais pour un débutant. Comme je n’ai pas mangé de la journée, j’ai très faim après deux heures et je commence à faiblir. Je rentre avec les deux Australiens. J’ai été très socialement anxieux. Pas le sentiment de m’intégrer ni que le courant passe toujours bien. Bon… j’ai passé un bon moment!

    Bonne fatigue. Je devrais faire plus de sport.

    J 14/05/26

    Je suis réveillé naturellement à 7h! Wouhou ! Je ne vais pas écrire beaucoup, je ne vais pas penser du tout aujourd’hui (peut-être un peu quand même!). N’ai-je pas noté que je ferais « chair de l’expérience »? Aujourd’hui, je m’échappe du côté Schauinsland, prends le télécabine et monte en altitude. Je marche en forêt jusqu’en début d’après-midi malgré le temps médiocre. Il y aura des éclaircies à partir de 10/11h et on verra la plaine se dégager du brouillard. Surtout, j’irai savourer le bonheur d’une matinée et d’une journée tranquille en pleine nature en ayant dormi pour le reste de ma journée… de toute façon c’est férié!

    J’ai réservé samedi pour aller en rave au nord de la ville! De la hardtech… mon besoin que ça boom est bouillant.

    V 15/05/26

    Raté le réveil. Je suis très en retard à mon séminaire d’éthique. C’est d’autant plus fâcheux que j’y suis allé la semaine dernière et qu’il n’y avait personne, donc il est possible que j’ai loupé une « Sitzung », c’est-à-dire une séance. Le séminaire est distinct d’une conférence, puisqu’il s’agit d’un cours largement collaboratif et fondé sur nos propres lectures et recherches.

    En arrivant, je ne trouve personne, pas un chatounet. J’estime que des martiens sont passés par là et ont capturé l’ensemble de la classe. Certes, il s’agit sûrement d’un mauvais raisonnement, en tout cas un qui ne passe pas le rasoir d’Ockham, mais la disparition demeure étrange. Et certes aussi, j’ai plus probablement manqué une information. Je m’installe dans la salle et j’envoie un mail au prof pour obtenir le précieux sésame du pourquoi du comment, espérant que je vais enfin pouvoir participer au séminaire volatilisé. Puis je travaille sur le contractualisme de Kant et Rawls (Rawls, ce kantien!) sans trop de convictions. Je suis en revanche plus intéressé par ce qui vient au prochain cours, c’est-à-dire la critique de Margaret Walker.

    Je rentre vers 14 h. Je continue à bosser. Je commence à prendre mon journal et j’écris toute la journée et jusque tard dans la nuit, entre deux lectures de textes de Walker.

    S 16/05/26

    Portishead dans la tête toute la journée. D’abord Cowboys, puis Undenied, All Mine et le reste. Le S/T est tellement meilleur que Dummy ! Beaucoup moins mielleux!

    Je vois Simon, mon buddy, l’après-midi. Je suis surpris par mon niveau d’allemand très correct. J’ai progressé! On discute de tout, de politique aussi. Il me file des créneaux d’information allemands de gauche. On boit du vin.

    Je rentre vers 18h, puis je vais en rave. Pas évidente à trouver, mais vers 23h j’y suis!

    D 17/05/26

    Il est 15h et je suis rentré ce matin vers 6h30. Le lieu est immense! 3 salles ! J’ai préféré la plus petite, j’aimais mieux le son. Quel pied de se mettre contre le mur et de sentir les vibrations parcourir tout le corps… J’ai alterné entre les basses et le feu dehors. Je n’ai pas fait plus de connaissances, mais ça reste une bonne soirée. Aujourd’hui je ne fais rien: c’est dimanche en Allemagne!

    Il fait beau!











    Une semaine de mai

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    Mai 19
  • Aucun texte ce dimanche. J’ai été absorbé entre autres par la création de mon autre blog en allemand, dont je parlais dans le dernier article. Ce blog porte sur l’éthique de la sollicitude et je vais devoir publier un texte par semaine. Le premier est terminé.

    Tenir deux blogs en même temps me semble maintenant infaisable sans quelques ajustements sur celui-ci. Le texte de ce dimanche prendra donc une autre forme plus proche d’un journal, et ainsi, j’écrirai chaque jour pour ce blog en fin de journée, puis je reprendrai mes brouillons le week-end pour l’édition… ce qui aura l’avantage de garder frais les événements dans ma tête et d’écrire avec un peu moins de distance, et tout à la fois, me décharger d’une session d’écriture trop lourde le week-end, qui est intenable sur le long terme, alors qu’il faut bien que je sorte vivre et que j’étudie (autrement, j’aurai quelques difficultés à raconter quoi que ce soient si mes journées deviennent redondantes : « aujourd’hui, j’ai écrit »… que j’écrivais)

    À l’occasion, j’écrirai des textes sous cette forme « article », notamment thématique, que ce soit sur Erasmus, sur des réflexions personnelles ou une expérience ou quoi que ce soit d’autre.

    Voilà la restructuration qui attend l’autre rive, pour, je l’espère enfin adopter un rythme à l’allemande.






    Sur la forme plus définitive de ce blog

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    Mai 12
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