L 11/05/26
Je m’éveille ce matin vers 10h mais ne me lève que vers 12h, parce que je suis paralysé par la réflexion. Dès le réveil, je pense : « J’ai un article qui a pour titre « Vers une morale des corps » à finir. » — Alors, j’y songe. Je prends mon tel et j’écris quelques notes pour essayer de désembrouiller tout ça.
Mon article développe (je crois) quelques idées intéressantes comme celles du rapport de l’incertitude (constitutive de l’expérience humaine) du geste à la liberté, qui me permet de justifier que la vulnérabilité au cœur de cette incertitude reste le problème fondamental de l’éthique. Ainsi, je peux dépasser la dichotomie entre attachement et liberté, sous le même concept de vulnérabilité : nous sommes des êtres de liberté et d’affection, donc vulnérables, et nous sommes des êtres de vulnérabilité, donc libres et affectés. J’essaie d’ancrer ça dans le corps. Voilà pour les grandes lignes. C’est encore très (trop) abstrait et vague, mais j’ai une bonne intuition qui ne demande qu’à être développée.
Mon rythme de sommeil est exécrable et cela me préoccupe, sans excès cependant. En revanche, l’absence d’une bonne conversation et compagnie me pèse beaucoup plus. Je ressens la solitude, non, car je suis complètement seul, mais parce que les liens que je crée ici ne me sont pas pleinement satisfaisants. Toutefois, ce n’est pas là un sentiment inédit et j’essaie de ne pas en faire davantage qu’une formalité. Un problème se pose cependant : la solitude renforce mon côté un peu délu, sinon mystique, et même si je la vois comme ma tendance spontanée, je sais aussi que, comme tout le monde, j’ai à un moment besoin d’aller vers les autres, de contact humain, ne serait-ce que pour me nourrir du monde et me sentir appartenir, puis pour remettre les pieds sur terre quand j’ai tendance à m’échapper. Je ferai un peu plus d’efforts cette semaine là-dessus. C’est vrai que, malgré tout, je suis resté un peu trop dans mon coin pour le moment.
C’est étrange, mais j’ai constaté que je n’attendais rien d’Erasmus à l’origine, car je n’avais pas beaucoup d’idées préconçues au départ, mais seulement l’envie de partir et de parler allemand. Je suis en bonne voie puisque mon niveau d’allemand s’est amélioré. Je commence à parler de plus en plus couramment, quoique je ne sois quand même pas capable de tout comprendre et qu’écrire reste difficile, je dois par exemple m’aider du correcteur pour écrire mon article.
Quand même ! Je n’avais pas pensé que ça pouvait être une expérience aussi solitaire ! Ce n’est un problème que si je songe à « ce que les choses devraient être », mais alors là ! Je peux rester longtemps à mettre Lutèce en amphore, car les choses peuvent être de toutes sortes et ces divagations ne changent rien à ce qu’elles sont in der Tat. Il est donc vain de penser aux possibilités sans fin d’une situation qui largement m’échappe et où je suis sans capacité à produire un effet réel. Non ! Le seul acte réel que je peux produire est de continuer d’étudier, de prendre plaisir à ce que je fais, aux gens que je rencontre et de ne pas trop me prendre la tête. Peu importe donc, dès lors que je m’occupe et que cela me laisse du temps pour me retrouver en moi : ce qui d’ordinaire est au moins comme être deux. Me parler me rend pluriel.
Il est presque 13h… je finis ma page de journal « du matin » et les pâtes au pesto de la veille. Café. Pas de clope. Douche. Me laver le visage. Me brosser les dents. M’habiller : cargo beige clair, chemise bleu clair d’été à manches courtes et ma surchemise Uniqlo, que j’hésite à greffer directement comme organe de mon corps, tant je ne pourrais m’en séparer. J’aime mes habits : ils sont simples et confortables, et me ressemblent (bien que je sois très loin d’être simple et confortable à vivre) : vêtements amples, surchemises. Tout va bien. Peut-être y mettre un peu plus de fantaisie ? Faire les friperies d’ici me semble une bonne option.
En somme, une ronde routine, conservée depuis un bon mois et que j’effectue avec les actualités allemandes dans les oreilles. Je garde la fenêtre ouverte dès que je suis levé pour aérer tout ça. Dehors, il fait gris.
C’est l’heure. Keffieh et bonnet, mon sac, tout est bon : stylos, carnets et pochettes sont dedans. Je prends l’ordi pour continuer mon article d’éthique en classe. Je n’ai pas prévu d’écouter le cours et ce n’est pas bien grave pour cette fois. Je file. Si j’euphémisais, je dirais que je ne suis clairement pas en avance.
Le tram est à quelques centaines de mètres du logement, de l’autre côté du campus de la faculté des techniques. J’avance sur la grande allée dont la vue dégagée permet d’observer la beauté alentour, et me retrouve entre les bâtiments universitaires, où, comme souvent à cette heure, les gens mangent par petits groupes sur les tables de pique-nique. J’aurais du mal à savoir et exprimer ce qu’ils étudient dans ce lieu en marge de la ville, car ce n’est vraiment pas mon domaine : sûrement des trucs en rapport avec l’informatique et la chimie appliquée. J’y loge, mais nous ne nous côtoyons pas davantage ; et il n’y a pas ici d’association étudiante du campus qui fait des événements comme de l’autre côté du Sea Park, où il existe une grosse association et une résidence avec beaucoup de logements et d’installations. Je n’y suis toujours pas allé.
J’entre dans le tram. Il me faut une quinzaine de minutes pour rejoindre le centre-ville. Je profite d’ordinaire du trajet pour faire diverses choses : j’écris un peu, j’écoute de la musique, je planifie ma journée quand ce n’est pas déjà fait (ou le lendemain ou la semaine), plus rarement, je lis. Aujourd’hui, je ne fais rien. Je suis juste un peu angoissé et dans les vapes. Je ressens profondément mon sommeil éclaté, et je remarque que j’ai oublié de prendre ma Ritaline : bon, il va falloir faire avec. De toute façon tout va bien, car j’ai un objectif à mon après-midi : dead cet article. À partir de là, je suis optimiste et concentré. Je vais reprendre mes notes de ce matin et de la nuit et achever. La mental’ est bonne. Mon premier cours est une « Vorlesung », une conférence équivalente à un CM et porte sur Levinas. Je n’ai pas lu les textes de cette semaine et c’est okay. Pas de tutorat de toute manière jeudi : c’est férié. Il faudra que je lise pour la semaine prochaine.
J’arrive avec près de 20 minutes de retard et je m’installe au fond du grand amphi, dont j’apprécie l’éclairage naturel et le style art nouveau (comme l’ensemble du bâtiment). Je commence à écrire ; ça se débloque. Chaque paragraphe acquiert un nouveau développement. Une idée qui ne faisait qu’une ligne prend de l’ampleur. C’est bien ! Le mieux dans cette situation est le sentiment d’être dedans. Il n’existe pas à ma connaissance de meilleure sensation que cet état de flow, où je suis agi par ce que je fais, quand dans l’action, je fusionne avec mon objet, et le monde autour disparaît, comme rétréci à l’acte. Le temps est aboli pour quelques heures. L’oubli de l’ego se fait dans la passion d’agir, pour qu’y surgisse une joie pure et vive. Sentiment d’expansion.
J’ai fini l’essentiel de mon article avant expiration du cours, sans presque remarquer que deux heures se sont écoulées, et peu intéressé par les questions de la salle, dont le ton m’évoque souvent, à tort ou à raison, un souci individuel et commun de distinction culturelle, je sors. Il faut dire que mon propre désir de participer ou même parfois d’écouter le blablatage étudiant a décru depuis quelque temps. En ce qui me concerne, je demeure par bien des occasions un spécimen d’orgueil et de bêtise, et je m’en guéris maintenant en combattant ma propre envie de briller en public, et plus largement de parvenir, dont la motivation honteuse et humaine à la fois n’est rien d’autre que de trouver une validation extérieure pour mes qualités intellectuelles : on peut s’imaginer combien la pente est glissante dès lors qu’il s’agit d’en imposer… puis évidemment il y a la barrière de la langue.
Je n’ai pas mangé, mais heureusement, j’ai une demi-heure devant moi. Le soleil a fait disparaitre les nuages. Je prends une Bratwurst avec une bonne dose de curry — pour 3 euros, c’est ranta — et je remonte la rue de l’université pour entrer dans la petite annexe du SprachLehrinstitut. Je suis en avance et il n’y a pas grand monde. Maintenant que j’ai fini mon texte, je ressens de nouveau mon manque d’énergie, le cours va être long. Chacun arrive comme dans un jeu de billes, un à un et une à une, quand enfin on s’installe dans la salle au fond du couloir. Les tables sont disposées en un large U. Je m’installe vers la pointe de droite. James arrive après et il a l’air bien épuisé. Je fais les exercices avec lui. Le cours se passe sans accroc même si je suis distrait. On a l’air quand même d’un binôme pas mal dans les choux et ça fait rire un peu les gens autour.
Le cours s’achève et j’ai bien envie de rentrer dans mon terrier, mais je me suis promis d’aller au café Multilingua, notamment pour retrouver Giulio dont j’ai perdu le contact. Il pleut à torrent désormais. Et voilà que James propose d’aller boire un chocolat chaud et me demande personnellement si je veux rester avec eux, alors je reste avec le groupe, même si je sens que tenir une conversation ne risque pas d’être facile : impossible de refuser le chocolat chaud et ça ne sera pas mauvais d’être un peu sociable. On s’installe au café dit « UniCafé », pour université, et je songe en même temps que c’est sûrement mort pour le café Multilingua. Avec cette flotte, on est là pour un moment.
Ça discute, du cours, des Allemands, de leurs colocataires, de gens que je ne connais pas et ça fait des blagues. Ils ont l’air de déjà pas mal se connaître. Je ne parle pas trop, je réponds quand on me questionne, je fais une ou deux blagues qui ont l’air de passer et je pose des questions, je relance. Service minimum, tout de suite je ne sais pas faire mieux. Le chocolat chaud est réconfortant. Finalement, nous nous retrouvons à quatre. Une Italienne, deux Australiens, et le Français. Je prends un plaid parce que j’ai froid. Il est 20h passé quand la pluie diminue un peu et nous nous quittons en prévoyant de faire quelque chose avec la classe, sans rien de bien précis. J’apprends qu’il y a un groupe de classe sur WhatsApp et on m’y ajoute.
Enjambées jusqu’au Stadttheater. Tram. Quand je descends à la Technische Fakultät, de nouveau la flotte. Je rentre trempé et je constate que j’ai perdu mon bonnet. Tant pis.
J’ai bien fait de ne pas rentrer tout de suite.
Mar 12/05/26
Insomnie. Je préfère ne pas rester dans le lit, donc je prends le journal et je commence à écrire, puis je lis 50 pages de Gabriel García Márquez. Puis je suis mélancolique et je m’ennuie. Je préférerais largement tomber de fatigue mais impossible. Vers 4h enfin j’arrive à trouver le sommeil. Au matin, quelques retouches à mon article de la veille. Je crée le blog et j’envoie tout. J’ai un très bon sentiment de satisfaction : voilà qui est fait !
J’arrive en retard en cours le soir à 18h. Heureusement, une fois arrivé dans l’amphi du KGIII, bâtiment beaucoup plus récent et bétonné de l’université, je ne suis pas le seul à l’être: le prof aussi. Le cours commence en même temps que mes bâillements, plutôt d’ennui que de fatigue cette fois. Je commence à interroger ma décision d’avoir pris un cours d’intro à la philosophie alors que je suis en troisième année. La seule chose positive devrait être la facilité à le valider, mais je ne suis pas certain de venir tout le temps, en fait j’ai déjà séché la semaine dernière. Tout de même, c’est là l’occasion de (re)lire mes classiques, qui sont loin d’être tous maîtrisés. Je songe plutôt à compléter le cours à partir de la playlist d’Arthur Holmes pour consolider mes connaissances « généralistes » et lire les œuvres au fur et à mesure. C’est clairement, après un petit mois ici, le cours séchable de ma semaine.
Je recontacte Simon en sortant, mon buddy allemand. Il était à Strasbourg ces derniers jours et on ne s’est pas vu depuis deux semaines.
J’ai vu que l’ESN propose un atelier peinture, alors en sortant de cours je m’y rends. Ce n’est pas très loin de chez moi, au milieu du campus de ce qu’on appellerait nous le CHU. Je ne serais pas surpris qu’il y ait une école pas loin, car les rues du quartier sont résidentielles et familiales.
Je ressors de là avec une toile pas finie, et le plaisir d’avoir fait quelque chose qui change un peu.
Mer 13/05/26
Une chose différente depuis mon arrivée : j’écris beaucoup plus, en tout lieu, partout, tout le temps et de tout: poèmes, lignes de dialogues, pensées de toutes sortes. Journal, évidemment. J’écris dehors et dedans, de bonne ou de mauvaise humeur, du bon et du mauvais. Le plus important: ça devient naturel. Non pas que ça ne l’était pas, mais je me prenais trop la tête et trop au sérieux tout en doutant de moi. Tout était plus laborieux jusqu’à récemment. Je dois ce progrès à l’acharnement que je mets à garder mes journaux à jour. Il est faux, comme j’ai pu le penser et même l’écrire, que je n’ai rien à raconter. Même les jours les plus ordinaires peuvent faire l’objet, au moins d’une phrase. Le cœur d’un événement, même si peu significatif, peut être révélé par un regard original. Bon, pour cette dernière idée, j’en suis encore très loin, mais ça se travaille ? En attendant, je gagne un peu de foi comme un début d’habitude. J’écris même debout, en marchant ! La variation des lieux et des moments fait de l’écriture un exercice d’exploration kinesthésique.
N’est-ce pas ce que les surréalistes avaient compris sous le terme d’automatisme : laisser le corps parler, la main écrire et s’abandonner totalement au geste ? Il y avait là une radicalité, possible car dans chaque habitude existe, au moins à l’état latent, cette part d’évidence, d’impensé. Plus on pratique, et plus cette pratique devient analogue à respirer ou marcher: une seconde nature.
Aujourd’hui, je n’ai cours que d’allemand à 16h15. Il y aura une évaluation mercredi prochain. En sortant, je continue avec les mêmes gens que lundi et nous allons faire du mur d’escalade. Je découvre que j’apprécie grimper. Je suis même pas trop mauvais pour un débutant. Comme je n’ai pas mangé de la journée, j’ai très faim après deux heures et je commence à faiblir. Je rentre avec les deux Australiens. J’ai été très socialement anxieux. Pas le sentiment de m’intégrer ni que le courant passe toujours bien. Bon… j’ai passé un bon moment!
Bonne fatigue. Je devrais faire plus de sport.
J 14/05/26
Je suis réveillé naturellement à 7h! Wouhou ! Je ne vais pas écrire beaucoup, je ne vais pas penser du tout aujourd’hui (peut-être un peu quand même!). N’ai-je pas noté que je ferais « chair de l’expérience »? Aujourd’hui, je m’échappe du côté Schauinsland, prends le télécabine et monte en altitude. Je marche en forêt jusqu’en début d’après-midi malgré le temps médiocre. Il y aura des éclaircies à partir de 10/11h et on verra la plaine se dégager du brouillard. Surtout, j’irai savourer le bonheur d’une matinée et d’une journée tranquille en pleine nature en ayant dormi pour le reste de ma journée… de toute façon c’est férié!
J’ai réservé samedi pour aller en rave au nord de la ville! De la hardtech… mon besoin que ça boom est bouillant.
V 15/05/26
Raté le réveil. Je suis très en retard à mon séminaire d’éthique. C’est d’autant plus fâcheux que j’y suis allé la semaine dernière et qu’il n’y avait personne, donc il est possible que j’ai loupé une « Sitzung », c’est-à-dire une séance. Le séminaire est distinct d’une conférence, puisqu’il s’agit d’un cours largement collaboratif et fondé sur nos propres lectures et recherches.
En arrivant, je ne trouve personne, pas un chatounet. J’estime que des martiens sont passés par là et ont capturé l’ensemble de la classe. Certes, il s’agit sûrement d’un mauvais raisonnement, en tout cas un qui ne passe pas le rasoir d’Ockham, mais la disparition demeure étrange. Et certes aussi, j’ai plus probablement manqué une information. Je m’installe dans la salle et j’envoie un mail au prof pour obtenir le précieux sésame du pourquoi du comment, espérant que je vais enfin pouvoir participer au séminaire volatilisé. Puis je travaille sur le contractualisme de Kant et Rawls (Rawls, ce kantien!) sans trop de convictions. Je suis en revanche plus intéressé par ce qui vient au prochain cours, c’est-à-dire la critique de Margaret Walker.
Je rentre vers 14 h. Je continue à bosser. Je commence à prendre mon journal et j’écris toute la journée et jusque tard dans la nuit, entre deux lectures de textes de Walker.
S 16/05/26
Portishead dans la tête toute la journée. D’abord Cowboys, puis Undenied, All Mine et le reste. Le S/T est tellement meilleur que Dummy ! Beaucoup moins mielleux!
Je vois Simon, mon buddy, l’après-midi. Je suis surpris par mon niveau d’allemand très correct. J’ai progressé! On discute de tout, de politique aussi. Il me file des créneaux d’information allemands de gauche. On boit du vin.
Je rentre vers 18h, puis je vais en rave. Pas évidente à trouver, mais vers 23h j’y suis!
D 17/05/26
Il est 15h et je suis rentré ce matin vers 6h30. Le lieu est immense! 3 salles ! J’ai préféré la plus petite, j’aimais mieux le son. Quel pied de se mettre contre le mur et de sentir les vibrations parcourir tout le corps… J’ai alterné entre les basses et le feu dehors. Je n’ai pas fait plus de connaissances, mais ça reste une bonne soirée. Aujourd’hui je ne fais rien: c’est dimanche en Allemagne!
Il fait beau!